Ils étaient là

Ils étaient là

Lui

– Pourriez-vous me donner l’heure du retour du dernier bus ? lui demanda-t-il.
– 16h22.
– C’est bien avant le début de la cérémonie de clôture, murmura-t-il d’un ton désapprobateur.
– Vous allez également au pow-wow ?
– Oui, vous aussi ?
– Oui. J’aurais voulu rester jusqu’à la fin, mais apparemment je n’en aurai pas l’occasion…
Le mécontentement rapproche bien les gens.
– Vous vous appelez comment ?
– Sarah. Et vous ?
– Aujourd’hui, c’est John.
Il remarqua le regard interrogateur de Sarah. Il imaginait bien sa pensée : « Quel monsieur étrange ; Qui spécifie le jour en se présentant ? Peut-être invente-il le nom, car pour quelle raison que ce soit, il ne veut pas révéler son vrai nom. » Il était clair qu’elle n’était pas d’ici, les gens d’ici auraient compris et se seraient présentés de la même façon. Elle avait l’air timide et riait nerveusement.
– Pourquoi vous riez tout le temps ? lui demanda John.
– Parce que je trouve que c’est mieux de rire que d’être triste.
– Pas faux… Mais, il ne faut pas exagérer non plus. Vous êtes nerveuse ?
– Un peu.
John voyait son visage creusé dans la vitre de l’arrêt de bus, un sourire en coin. S’il souriait, c’était pour faire croire aux gens que tout allait bien. Il avait essayé mais ça faisait plusieurs années qu’il n’arrivait plus à se tromper lui-même. Son visage marqué par des yeux profonds lui rappelait les malheurs vécus. Derrière chacune de ses rides se cachait une histoire, un départ, un décès. Là, devant cette inconnue pensive et observatrice, il se rendit compte que c’étaient surtout ses yeux qui le trahissaient. Il avait l’impression qu’elle voyait en lui.

Quand John et Sarah montèrent dans le bus, une vieille dame d’environ le même âge que John les rejoignit et se tourna vers eux.
– Vous êtes de quelle famille ? demanda-t-elle à John, je suis la fille de Marie, vous la connaissez ?
– Oui, vous habitez à côté de la chapelle n’est-ce pas ? Moi, j’ai ma famille non loin de l’hôpital. Pourtant, ça fait longtemps que j’habite en ville. Chaque année, je viens au pow-wow pour les revoir.
Il se rappela la première fois qu’il s’était rendu à la réserve après toutes ces années vécues en ville. Il était tellement jeune le jour où il a été envoyé au pensionnat et a dû quitter la réserve qu’il ne se souvenait presque plus de sa vie en communauté. Lors de son retour, il se trouvait devant un monde qu’il ne connaissait plus du tout, duquel il était devenu étranger. Ça a toujours été extrêmement déroutant pour lui et ça l’était encore. Mais, à ce moment-là, il s’était déterminé à retisser des liens avec sa famille à la réserve et à saisir ce monde qui devait être le sien, mais qu’il ne comprenait plus.
Depuis quelques années, il rendait donc visite à sa mère à l’hôpital dès que l’occasion se présentait. Les visites étaient toujours émotives. D’une part, ça le blessait de voir sa mère dans cet état. Elle était devenue comateuse avant son retour à la réserve et il n’avait donc jamais été capable de reconnecter avec elle. D’autre part, il avait toujours en tête les confrontations qu’il avait eues avec d’autres membres de sa famille.
Son regard croisa celui de Sarah et lui interrompit sa pensée. L’expression de Sarah, accablée mais déterminée à comprendre, prête à entrer dans ce monde qui lui était jusque là inconnu, donnait à John le courage d’essayer de nouveau de les affronter.

Le matin, ils zigzaguèrent entre les stands et les gens. A l’heure du déjeuner, ils se dirigèrent vers le coin nourriture.
– Tu prends quoi Sarah ?
– Un hamburger et une limonade.
John commanda deux hamburgers et deux limonades au citron au serveur d’un stand. Quand elle sortit son porte-monnaie, il lui fit signe de ne pas s’inquiéter. C’était le moins qu’il puisse faire. En début de journée, elle semblait mal à l’aise avec lui mais après quelques heures passées ensemble elle s’était détendue. Elle ne parlait toujours pas beaucoup mais elle continuait d’écouter et d’observer attentivement.
Quand ils eurent fini leurs hamburgers, ils se dirigèrent vers le terrain de danse. John cherchait du regard sa famille et se rapprochait d’eux.  Sarah l’attendait patiemment à moitié caché derrière le public pour lui donner l’espace dont il semblait avoir besoin. Les cousines de John regardaient leurs filles danser au milieu du cercle quand il s’approcha d’eux. Des saluts polis. Il s’installa à côté d’eux pour regarder sa nièce réaliser une danse traditionnelle. Il était fier d’elle, toute belle dans sa robe plein de rubans. Elle dansait sur le rythme entraînant, la tête fièrement levée. Elle ne le remarquait pas dans le public. Une fois la danse finie, sa cousine courut vers sa mère et sa tante. Quand elle remarqua John, elle lui donna un regard doux et lui salua gentiment avec l’innocence d’un enfant. Ses cousines ne le regardaient même pas. Un silence suivit.
– Au revoir, dit-il.
Pas de réponse.
Il avait les larmes aux yeux quand il rejoignit Sarah. Elle ne disait rien.

 

Elle

Elle n’arrivait pas à le déchiffrer. Cependant, elle avait vite deviné qu’il avait sans doute juste besoin de compagnie. Ça lui faisait mal de voir la froideur avec laquelle la famille de John le recevait. A l’exception du regard innocent de la fillette, il y avait un manque total d’une relation entre eux. Son visage et ses larmes en disaient long.

En silence, ils s’installèrent à une table de pique-nique dans un coin tranquille pour manger la bannique qu’ils sont allé chercher après la rencontre.
– Bon appétit, lui dit John.
– Pareillement.
En mangeant, Sarah profita du silence pour observer l’environnement qu’elle essayait d’absorber. Une mère donnait des frites à ses jumelles, toutes les deux vêtues d’une longue robe jusqu’aux pieds, l’une de couleur feu, l’autre de couleur glauque. Ça n’avait rien à voir avec les ornements que les gens portaient lors du cortège du carnaval chez elle. Un homme en habits traditionnels les salua d’un ‘kwékwé’, mot-clé qu’elle avait appris en lisant le roman épistolaire de Fontaine et Béchard en préparation de sa thèse. Elle utilisa ce mot pour la première fois au pow-wow. Un simple mot qui lui servait comme ouverture vers ce monde.
Généralement, Sarah n’aimait pas vraiment les grands rassemblements de gens ; elle s’y sentait toujours perdue et légèrement accablée. Malgré sa nervosité du début, elle appréciait l’ambiance festive et ouverte. Distraite, elle prit son verre et chercha de sa bouche la paille. Elle tentait de digérer les impressions du matin ; les stands remplis de bijoux de toutes les couleurs, de mocassins de toutes sortes, de raquettes de crosse, tout fabriqué à la main ; elle se laissait entraîner par le rythme du tambour et les pas répétitifs des danseurs. Journée intense.

– La bannique est bonne, tu ne trouves pas ? demanda John, interrompant sa pensée.
– Oui, délicieuse.
– C’était le plat préféré de mon père. On en mangeait souvent quand j’étais petit. Il partait parfois à la chasse avec mon grand-père. Ils restaient dans la forêt plusieurs jours et à leur retour mon grand-père lui apprenait à préparer le gibier selon les traditions. Mon père ne me l’a jamais appris. Des fois le dimanche soir,  mon grand-père me racontait souvent d’histoires mohawks autour d’un feu du bois. C’était avant mon départ au pensionnat. J’aurais aimé si mon père avait continué cette tradition après la mort de mon grand-père… mais il a beaucoup changé au fil du temps.
– Changé ?
– C’est difficile d’en parler…
John resta muet pendant quelques instants. Les larmes lui montaient aux yeux. Quoi dire ? Sarah ne trouvait pas de mots devant cette profonde tristesse.
– Il était très doux avec nous quand on était petit. Je crois qu’il nous aimait beaucoup, qu’il m’aimait beaucoup. Quand mon grand-père et mon frère sont morts, tout a changé…
Sarah écoutait John raconter sa vie. Elle se rendit compte qu’elle était naïve. Il y avait tellement de choses qu’elle croyait comprendre, mais là, devant John, les connaissances sur les cultures autochtones qu’elle avait apprises à l’école semblaient complètement inutiles. Maintenant que John partageait son expérience d’abus d’alcool, de suicides, de pensionnat avec elle, elle ne pouvait pas s’en distancier. A l’université, quand les informations sur les cultures amérindiennes risqueraient de l’envahir, elle mettrait les livres à côté pour les reprendre dès qu’elle se serait vidée la tête. A ce moment-là, elle se trouva face à John qui lui racontait la vraie vie. C’était bien plus complexe et émotionnel que ses livres lui ont fait croire. Devant John, elle se sentait impuissante. Elle ne trouvait pas de mots pour le réconforter. Silence bruyant.

La fatigue l’envahit dans le métro, sur le chemin du retour. D’un côté, elle regrettait de ne pas avoir pris les coordonnées de John pour pouvoir communiquer avec lui, il y avait tant de questions qu’elle aurait aimé lui poser. De l’autre côté, elle préférait garder en mémoire leur rencontre telle qu’elle s’était passée. Tous les deux, ils avaient été là. Ça suffisait. John lui avait offert un collier. – « Pour que tu ne m’oublies pas » lui avait-il dit. – « Merci John » avait-elle répondu en le regardant bien dans les yeux.

 

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